Assez de corde pour se pendre


 

Jeudi 10 novembre 2005

Créé par la cie « Koikadi ? », le spectacle « Assez de corde pour se pendre », d'après des textes de Dorothy Parker, est drôle et désespéré.

Dorothy la magnifique

Il y a plusieurs façons de se suicider, mais plus ou moins douloureuses ou efficaces. Autant vivre donc que de s'essayer à toutes ces tentatives. C'est la conclusion de Dorothy Parker, écrivain, journaliste, critique à l'humour corrosif, sans concession pour les autres comme pour elle-même. Elle incarnait l'esprit brillant et anticonformiste des années folles, admirée de tous, d'Ernest Hemingway à Fitzgerald en passant par Truman Capote. Et redoutée de beaucoup, car, mondaine incendiaire, elle passa dans ses écrits les relations hommes-femmes, les artistes ou la famille au lance flamme. Dans des magazines comme le « New Yorker » ou « Vanity Fair », dans ses recueils de nouvelles, dans ses critiques. Elle était hors norme, a vécu en femme libre et libérée sexuellement, a légué sa fortune à la National Association for Advancement of Colored People, et proposé comme épitaphe ce magnifique « Excusez pour la poussière ».

Talentueux et élégants

Et la compagnie toulousaine Koikadi a réussi un joli tour de force, nous embarquant dans l'univers de Dorothy Parker, avec une mise en scène légère, bourrée de trouvailles ingénieuses, qu'elle n'aurait certainement pas reniée. Le spectacle, qui s'ouvre sur cette liste de tous les suicides, s'achève par une soûlerie en bonne et due forme, et en couple, d'un réalisme criant. Il faut dire qu'elle s'y connaissait également pas mal, Dorothy, en consommatrice avisée de wisky. Créé à partir de nouvelles extraites de plusieurs recueils, « Assez de corde pour se pendre », est un spectacle très drôle, subtilement interprété, léger et délicat, comme pour mieux imposer la noirceur du propos, sans forcément jouer des contrastes. Désabusés, jeunes et déjà usés, les personnages tentent de donner un peu de piquant à leurs tristes vies mondaines. Cette galerie de portraits et de situations s'inscrit hors du temps. Plus décadent que nos bobos contemporains, le quatuor formé par Hélène Dedryvère, Gaëlle Levallois, Carlos Nogaledo et Jérôme Thibault a l'élégance de ses paradoxes, valsant entre sublime et pathétique. Ensemble, ils jouent au couple, rêvent de voyager, attendent un coup de fil fébrilement, se battent, se désirent sauvagement et boivent pas mal pour mieux vivre. C'est à hurler de rire et à pleurer de désespoir.

Céline Musseau


 

du 5 au 12 mai 2004


Hélène Dedryvère, Gaëlle Levallois, Jérôme Thibault et Carlos Nogaledo de la compagnie Koikadi ? présentent “Assez de corde pour se pendre”. Une adaptation libre de six nouvelles de Dorothy Parker, brillant auteur américain des années 20 qui a su, par ses critiques acerbes envers ses contemporains, peindre la vaine comédie mondaine et inquiéter la bourgeoisie conformiste de la Belle Époque.


“DIALOGUE DE SOURDS SUR FOND ALCOOLISÉ”

Folles années que celles de l’Entre-deux-guerres! Ambiance joviale et insouciante semblable à une partie de campagne où les éclats de rire des bourgeois débordent comme des bulles de champagne! On perçoit leurs gestes retenus, les manières polies quand les coupes claquent comme voiles au vent. « Toutes les cordes lâchent. Alors qu’est-ce qu’il reste ? Autant vivre.»

Au prix (ou au bord) de quelques verres, les femmes s’émancipent et prennent amants. Entre leurs gloussements de commères et les toasts portés à leur santé, deux d’entre elles passent au crible les histoires des “copines”. On rit de l’acrobatique parade amoureuse d’un couple qui se fait des oeillades pré-coïtales dans un décor de rideau de cordes, version “cage aux fauves”. On se régale de la conversation d’un autre couple, moins fougueux, désenchanté, qui déverse reproches et whisky dans un troquet au p’tit matin. Mais à force de cocktails, toutes les cordes lâchent… effectivement. Et leur exubérance finit par tomber aussi rapidement que leurs franches coudées. En levant le voile des apparences, l’alcool devient le portefaix du mal-être et des vices d’une bourgeoisie décadente. Compagnon de leur solitude, il floue les trahisons nocturnes et dupe les promesses du jour comme l’attente, déchirante, d’un coup de téléphone. Hommes et femmes usés par le temps prennent alors la mesure des silences qui les emmurent, des lendemains qui déchantent comme autant de cordes, de raisons pour se pendre. Elles sont la projection de nos angoisses, une ombre qui nous tire vers le fond. Le quartet que composent Hélène Dedryvère, Gaëlle Levallois, Jérôme Thibault et Carlos Nogaledo réussit un véritable tour de force en nous entraînant du plus fébrile état d’euphorie au plus criant désespoir. Il rythme leur galerie de personnages mondains de bellâtre libidineux, bourgeoise aventureuse, alcooliques dépités… de manière subtile et originale. Un bel hommage rendu à l’humour grinçant de Dorothy Parker.


Nathalie Delage

 


du 4 novembre 2004

 

COU D'ECLAT.

Pour la deuxième fois depuis le début de la saison théâtrale, la scène toulousaine propose des créations collectives de jeunes comédiens à couper le souffle. […] C'est la compagnie Koikadi qui nous tient en haleine au Grand Rond. "Assez de corde pour se pendre" d'après Dorothy Parker est un florilège de textes, de nouvelles, de poèmes et d'extraits de critiques de cette intellectuelle américaine des années folles qui fut considérée pendant longtemps comme la femme la plus spirituelle des Etats-Unis. Une personnage et un univers que les comédiens restituent avec la fougue et l'à-propos nécessaires. Hélène Dedryvère, Gaëlle Levallois, Jérôme Thibault et Carlos Nogaledo campent des individus d'une comédie humaine grinçante à laquelle ils donnent toute la véracité de leur interprétation. Dans un décor de cordelettes tendues, se nouent et se dénouent les intrigues d'un jeu de massacre habilement manipulé.
Une belle performance d'acteurs pour cette jeune troupe qui multiplie les entrées en sortant le grand jeu.

Jean-Luc Martinez.


du 10 février 2005

S'encorder pour la vie…

"Le rasoir fait trop mal. Les rivières sont froides. Les armes sont illégales. Le poison rend malade. L'acide fait des tâches. Le gaz ça empeste. Toutes les cordes lâchent. Alors qu'est-ce qu'il reste ? Autant vivre". D'emblée le ton est donné. Il aura un goût acidulé, souvent amer, parfois emphatique, mais jamais tragique.
Sur scène deux femmes, deux hommes, des accessoires réduits à leur portion congrue et des cordes. Ces dernières sont le décor principal, structurent l'espace et créent des barrières illusoires entre les personnages, comme celles qui existent dans toute société. Elles sont le nœud Gordien que les personnages souhaiteraient parfois trancher. Mais les convenances et les règles de la bonne société les en empêchent. Aussi quand ils n'en peuvent plus, finissent-ils par s'agiter sottement et s'enivrer pour se donner l'illusion d'exister alors qu'ils ne font que se conformer toujours plus à une sorte de caricature d'eux-mêmes. Enfermés dans leurs certitude, ils se débattent comme des diables pour sortir du marasme de leur vie, mais les cordes qui les retiennent sont trop fortes et leurs mots englués dans les conventions.

Un dialogue de sourds.

Les couples se parlent mais ne s'entendent pas, les femmes n'ont de cesse de piailler et commenter par le menu détail les histoires des autres pour mieux se rassurer. Tour à tour hystériques, paumées, incertaines, volubiles ou insensées, elles confrontent leurs univers à celui des hommes de leur vie, souvent silencieux et dans l'expectative.
Au travers des différentes situations, l'auteur propose une réflexion sur la façon de communiquer entre les êtres, leurs rencontres, les fondements du couple ou les éléments fondateurs de la société sans pour autant chercher à analyser les causes ou les juger. Les scènes s'enchaînent à une rythme cadencé révélant l'absurde des interrogations et angoisses des personnages qui ne parviennent pas à instaurer un dialogue, malgré leurs efforts.
Bien que les personnages appartiennent à la société des années 30, leur comportements échappent à la chronologie et rendent compte de ce qu'il y a de pathétique, de dérisoire et d'immuable dans la condition humaine. L'efficacité de la mise en scène, la cocasserie des situations et l'énergie débordante des quatre comédiens sur scène font de ce spectacle un joli moment de cirque de vie.

Florence Guilehm.

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