Koikadi présente

Les Guerriers


le clou dans la planche

Avril 2008

Trois cadavres sous le Drapeau

    La guerre est sans doute, avec l’amour, le sujet le plus traité par la littérature et bien rares sont les auteurs, écrivains, dramaturges, qui ne s’y sont pas frottés un jour. La plupart en parlent avec une manière de froideur abstraite, la distance de l’ignorance, quelque parti pris de style ou le poids de la vanité. Quelques-uns y mettent la force de l’expérience. Un tout petit nombre, enfin, touche à l’essentiel, creuse au plus noir d’une humanité dépourvue d'emprise sur ses haines et ses ambitions avec non pas une économie, mais une admirable frugalité de moyens. Ainsi en va-t-il de Philippe Minyana, dont le théâtre du Pont Neuf présente cette semaine "Les guerriers", un texte paradoxalement sobre et baroque, sombre, sanieux, puissant.

    Ce n'est d'abord qu'un silence, puis un souffle dans le noir, un frottement, un bringuebalement de ferblanterie précédé du faisceau tremblant d'un lumignon. Taupin, celui qui creuse, arrive par les dessous, tout encombré de sa carcasse, poussant un seau, un ballotin à la main, devant l'estrade vide tendue d'un drapeau tricolore. Où, plus précisément ? On ne le saura pas. Quand ? Pas plus.

    Quelque part en Europe, en tout cas. Après la guerre, cette guerre qui l'a privé de quelques morceaux essentiels au mitan de sa pauvre personne, affligé de dysenterie et de choléra, flanqué de compagnons bientôt devenus charognes gluantes de merde et de liquéfactions, puantes de l'odeur douceâtre du lilas pourrissant. Toute son histoire tient dans ces pertes, sans lesquelles il serait moins encore que l'ombre qu'il déplace et qu'il conte avec l'émerveillement naïf et violent de qui n'a que souvenirs pour viatique.

    Vient Wolf, le compagnon des temps de mitraille. Estropié, lui aussi, manchot, errant et un poil ivrogne. Non pas naïf, mais cynique, désabusé, épuisé, l'ironie ceinte comme un oripeau sur la nudité d'un désespoir qu'il ne reconnaîtra jamais, lui aussi tenant dans sa dernière main un ballotin enveloppé d'un papier de fête.

    Elle, enfin. Constance. Celle pour laquelle ils sont là, leur unique souvenir heureux. Constance l'orpheline – mère morte sous les troènes, frère aplati d'obus, père face explosée gueulant encore – Constance la pute qui aimait les soldats, tôt offerte aux démineurs puants de crasse, Constance la meurtrière. Claudiquante, la hanche brisée d'une balle, flamboyante de crinière et d'une fureur jamais éteinte. Du pouvoir, aussi, qu'elle a encore sur ces hommes perdus. Constance encocardée de bleu-blanc-rouge, aussitôt juchée sur l'estrade telle la statue animée d'un monument au morts.

    Le dernier était électricien. S'appelait Noël. Sauva Constance, la déflora, la mit au turbin. Fut tué par Constance d'un coup de couteau dans le dos. Apporte comme les autres un ballotin brillant. Un fantôme vivant parmi les vivants morts d'une fin retardée parachevée sous le drapeau – à chacun sa couleur et de dieu pour aucun.

    Désespéré, désespérant, sans rémission ni rédemption (ainsi certaine, au sortir de la salle, avouait en être toujours aussi bouleversée ; elle voyait la pièce pour la quatrième fois). C'est que le texte de Minyana ne laisse aucune échappatoire, aucune place au moindre espoir. Sa langue, son écriture ciselées ne disent que la nuit, le sang, la boue, les sanies, les relents, les mutilations, les perversions. La violence travestie d'amour, la tendresse dévoyée par la douleur. L'impitoyable cynisme de la survie. La sincérité même, pour ce qu'il en reste, le sentiment enfin libéré ne s'y concluent que par la mort. De profundis clamavit…

    La mise en scène – collective, mais revue par Séverine Astel – de la compagnie Koikadi s'y coule au plus juste. Pas une fioriture intempestive ; décor, costumes et accessoires réduits au strict nécessaire, lumières parcimonieuses ajustées à une mise en espace sans trop de déplacements et au mouvement unique, des bords vers le milieu, du centre vers l'avant.

    Tout repose donc sur le jeu, le rythme, l'entrelacement du silence, du souffle, de la parole et du cri. Pas facile, quand quatre monologues entrecroisés se dévident sans ponctuation en périodes parfois longues, avec pour seul appui, finalement, le sentiment intime de chacun des comédiens. Mireille Valls, Jean-Louis Guth, Philippe Jaubert s'y montrent excellents et jamais le fil qui les unit ne se distend ni ne se rompt. Thierry Desdoits fait pour sa part un Taupin remarquable, parfait de bouillonnements rentrés camouflés sous des dehors lunaires, haletant, cahotant, d'une douceur d'enfant qu'on croirait sans colère ; convulsif, érodé de râles, brisé ; magnifique. La noirceur en prend des nuances extraordinaires, des finesses de pastel posées sur des décombres.

    Et moi qui prétendait, pas plus tard qu'à l'article précédent, que les scènes toulousaines n'offrent que du comique en ce moment…

Jacques Olivier Badia

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